| Héros légendaire |
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Inscription: Lun 24 Juin 2013, 10:20 Messages: 1111 Localisation: Aux Abysses...
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Je considère que je dors immédiatement et que les réflexions de mes compagnons ne me concernent plus. Si d'aventure il se passait des trucs m'obligeant à me réveiller, je modifierais. Les brumes des songes avaient envahi une Elifern épuisée par la traque et qui n'aspirait plus qu'à l'oubli du sommeil. Pourtant, il semblait bien que des puissances échappant à son contrôle en avaient décidé autrement. Alors qu'elle se sentait quitter la pesanteur charnelle, elle ne plongea point dans quelque kaléidoscope recomposé d'images quotidiennes, mais se sentit happée comme aspirée vers le haut, très nettement attirée par une force irrépressible qui l'emmena bientôt en s'accélérant prodigieusement jusqu'à ce qu'elle se sente dissoute, que sa conscience perde toute individualité sous l'impact et qu'elle sombre dans le néant...
Le bruit des vagues... Elifern était immobile. Son regard contemplait un ciel rougeâtre maculé de nuages écarlates comme un ciel crépusculaire du plus bel effet. "Où suis-je ?" Elle leva la tête et observa un monde qu'elle ne connaissait pas, qu'elle savait ne pas connaître : elle était assise sur les berges d'un grand lac sur un tapis d'herbes raides d'un noir brillant à la lisière d'une forêt d'arbres rabougris aux formes torturés et recouverts de lianes. Le clapotis des vaguelettes frappait rythmiquement les galets du bord de l'étendue d'eau. Le ciel rougeâtre se reflétait merveilleusement sur le miroir aqueux y imprimant des teinte de feux et de pourpres comme... comme une immense marre de sang.
Une odeur. Celle du sang, du fluide vital, monta à ses narines ainsi évoquée par ses visions. C'était un parfum fort, qui devint d'un coup, omniprésent, presque asphyxiant. Un bruit : un bêlement suivit d'un bruit d'éclaboussure, d'une masse explosant la surface d'huile de la mer d'hémoglobine. Un autre : n'était-ce point le cri d'un chèvre ? Puis encore un autre. Et maintenant ? Le feulement de désespoir d'un chat à l'agonie.
Puis le rythme des cris se fit accéléré et les yeux de la femme-bête contemplèrent une pluie insolite : des animaux de toutes sortes tombaient du ciel rougeoyant en hurlant leur mort, trainant dans leur sillage des fontaines de sang. Leur sacrifice venait gonfler le lac qui semblait se dilater à chaque contact, chaque "plouf". Curieusement, il n'y avait pas une seule éclaboussure lors de l'impact et l'eau semblait avaler la moindre parcelle de l'holocauste sans perdre une miette de sa solidarité.
La pluie était fascinante ! Elle vit bientôt déchoir des animaux de plus en plus massifs. Beaucoup qu'elle ne reconnut point. Et d'autres formes qui n'avaient rien de naturel mais qui saignaient également et livraient leur vie au lac. Une joie sourde, comme viscérale étreignait la femme-bête. Elle avait l'impression d'assister à un spectacle féérique. Toute notion de peur primale, de crasse ou de fange liée aux images de la vie sacrifiée étaient ici abolies : il n'y avait qu'une grande beauté, une pureté et une énergie vitale palpable. Toute cette vie déversée dans ce lac semblait irradier comme un soleil invisible, les émotions d'Elifern. Elle voulut se lever et crier sa joie.
Les yeux sur les berges, elle vit que le lac ne rejetait non pas des galets mais des os. Les os rincés et sans plus aucune chair accrochée des créatures qui pleuvaient par milliers. Ses pieds brisèrent les restes d'ossatures fines et elle se rendit compte qu'elle arpentait à présent un désert d'ossements. Plus de forêt ni d'herbe. Les clapots se firent plus espacés ; les bêtes tombaient en moins grand nombre. La pluie subissait vraisemblablement une accalmie. Puis il ne fut plus que le calme et le bruit des vagues...
Un souffle dans sa nuque. La barbare se retourna. Une créature d'un noir d'encre lui faisait face, dégageant une puissance et une sauvagerie terrifiantes. Deux yeux rouges se plantaient sur une grosse tête simiesque garnie de crocs sanguinolents. Elifern reconnut l'émissaire de son dieu, celui-là même qui lui avait confié le jeune chiot. Un raclement de gorge, semblable au grognement d'un félin qui se prépare à rugir, se fit entendre. Le fauve regardait fixement la tuigane : Elifern se sentait toute petite et faillit s'effondrer devant son regard...
Mais elle tint bon et se redressa dans un sursaut de volonté. Elle sentit qu'elle ne devait pas courber l'échine, qu'il s'agissait d'une nouvelle épreuve durant laquelle sa volonté serait mise en balance devant son dieu. Elle se resserra sous la tension de sa détermination farouche. L'avatar rugit en déployant sa gueule massive à la face d'Elifern. La projection d'un air chargé de promesses de meurtres secoua la femme-bête.
Mais elle tint bon là encore, trouvant dans ses tripes la force de rester debout. La créature beugla une seconde fois en bombant le torse que deux poings puissants vinrent frapper dans un bruit sourd. Elifern fut ébranlée à nouveau. Allait-elle céder devant ce monstre ? Puisant dans des ressources insoupçonnées, elle laissa sa rage se déverser en elle : une onde de choc traversa son corps des pieds à la tête. Elle hurla d'une voix inhumaine qui la surprit elle-même. Sa puissance sonore était équivalente à celle de son adversaire ! Une vague bleue nuit de volutes mystiques brillantes jaillit de sa bouche venant éblouir la scène en rouge et noir. La barbare générait sa propre lumière qui, se mêlant à l'écarlate du ciel, jetait de fantastiques mélanges de violets et de pourpres.
L'animal massif s'énerva à nouveau en braillant et se redressa dans toute sa puissance sur ses pattes arrières : quatre bras massifs ornés de griffes acérées giflèrent les émanations bleutées les dissipant dans la nuit. Il braillait sa fureur sans plus se retenir. Cette fois, la voix de la belle sembla avoir le dessus. Fusant comme des flammes, les rayons bleus explosaient en irradiant aux éclats de rage d'Elifern qui bandait toutes ses forces : c'était une épreuve de volonté qu'elle connaissait bien. La sauvagerie du plus sauvage des deux l'emporterait sur le moral de l'autre. Les cris démesurés des deux créatures s'entrechoquaient tandis que les parades de puissances se succédaient.
La guerrière s'était attendue à ce que la bête fonde sur elle plongeant la scène dans une barbarie qu'ils attendaient tous les deux mais il n'en fut rien : comme si sa colère s'était évanouie, l'avatar s'assit calmement sur son séant en prenant quelques distances. La barbare constata que son regard se perdait au-delà d'elle comme si elle n'existait plus. Intriguée, elle chercha la cible de ses vues : au milieu du lac trônait une île qui miroitait de bleu et de pourpre, comme baigné dans une douce lueur. Le molosse grogna et éructa de sa voix grave :Va. Tu es digne de recevoir les attributs de ton pouvoir ! Comme un ordre, sans se retourner, le corps d'Elifern fendit la surface du lac. Elle pataugea dans ce flot de sang : c'était épais, plus proche de la boue que du sang frais. Elle battit des mains pour avancer et n'eut bientôt plus pieds. L'odeur d'hémoglobine était si forte qu'elle lui brûlait les narines. Sa rage bleutée engagée dans la bataille, elle se démenait pour avancer vers l'îlot. Elle sentit que des obstacles durs s'accrochaient à elle. Elle tira sèchement : un craquement. C'était des os dont elle ressortit des morceaux piégés dans ses protections de cuir : sa brassière était arrachée et il pendait une demi-mâchoire de loup.
Puis elle sentit de nouveau ses guêtres se prendre dans des choses dures. Elle devait nager. Nager dans la boue. C'était particulièrement épuisant et l'effort était interrompu par ces obstacles insignifiants et pénibles ? Sa rage monta d'un cran et son agitation également. Elle secoua violemment son corps et sentit céder toutes les esquilles menaçant de la retenir. Elle battit vers l'avant, vers l'île.
Soudain, elle sentit qu'on la tirait. Croyant d'abord à d'autres squelette décomposé dans la mer de sang, elle mit de grands coups. Mais cette fois, les forces semblaient s'acharner. Elles étaient vivantes ! Le lac grouillait de vie qui bientôt se rua sur les chairs de la belle tentant de l'entraîner par le fond tout en la dévorant. Elle rugit et s'étouffa, avalant du sang et se débattant de toutes ses forces. Elle arracha des têtes, des griffes et des crocs qui s'en prenaient à ses vêtements et sa peau. Elle brisa des fémurs et une multitude d'os. Les assauts venaient de toute part et il fallait lutter de tout son corps. Des douleurs déchirantes cinglèrent bientôt sa volonté. il n'y avait qu'une seule solution : avancer, avancer coûte que coûte. Elle jouait sa peau et cette île bleutée, qu'elle apercevait entre deux immersions forcées, était son seul espoir de survie.
Comme si les choses grouillantes ne suffisaient pas, du ciel, il se remit à pleuvoir des bêtes hurlantes. Un crocodile au grincement insolite s'écrasa sur Elifern et fit claquer ses mâchoires moribondes à quelques pouces de ses oreilles. Des loups, des chiens, des lapins, des ours... Elle prit encore une biche sur la tête et s'enfonça d'un bon mètre, sonnée, avant de refaire surface à bout de souffle, lorsqu'elle vit enfin que l'île était à portée de main. Elle enfonça ses ongles dans les berges d'ossements de l'île bleutée et se tracta à la force des poignets. Une gueule reptilienne dont la chair disparaissait à vue d’œil, s'était fait les crocs sur sa jambe. Elle secoua celle-ci et frappa violemment le crâne qui éclata en morceaux. Elle se redressa péniblement et fit face au bosquet.
Elle avait survécu à la traversée. Tous ses vêtements avaient été arrachés, elle était nue comme un vers. Sa peau était constellée de morsures et traces de griffes. L'île était faite d'os entrelacés et plantés droits dans le sol formant comme un bois squelette, un cimetière dressé par les ossements. Les os irradiait une lueur bleutée qui semblait plus forte à l'intérieur. Un passage se dessina, invitant l'humaine dénudée à s'y engager. Elifern s'engouffra dans le sanctuaire sans hésiter.
Elle découvrit à l'intérieur, la fontaine bleutée qu'elle avait déjà contemplée. A ses côtés se tenait le gorille des berges de la plage, l'avatar de son dieu. Il était calme et la toisait sans hargne. Il ne bougea pas mais elle savait qu'il l'invitait à s'approcher :Les humains naissent sans carapace, sans griffes ni crocs, ridiculement faiblards et démunis. Ils sont soumis à ce qu'ils seront capable de forger et d'utiliser. Loue le Seigneur des Bêtes qui t'accorde aujourd'hui sa grâce car tu ne seras plus jamais sans armes. Tu seras une bête parmi les hommes et une reine parmi les bêtes ! Le monstre conclut d'un signe de tête, Elifern comprit ce qu'elle avait à faire : elle avança droit vers la fontaine et plongea toute entière dedans. La sensation était indescriptible : tout son être entra en fusion et elle fut parcourut de flots de puissances brutes. Une sensation de tension, de sauvagerie sans pareil, l'envahit et elle se sentit transcendée. La fontaine la recracha en un moment : elle haletait, enivrée par tant de puissance. Sa peau irradiait de la lueur azurée. Elle comprit alors instantanément quels étaient les présents de son dieu : dans un rugissement terrible, elle fit pousser les griffes et les bras qui seraient les siens alors que son échine se couvrait de plaques chitineuses gorgées de piquants. Comme le papillon qui brise sa chrysalide, la femme-bête traçait le socle de son association avec son dieu et devenait plus qu'une humaine : elle se transformait en sa véritable nature. Elle était enfin en accord avec elle-même. Elle leva les yeux aux Cieux et hurla à la mort pour remercier son dieu.Va maintenant ! Et fais la volonté du Maître !Sur ces quelques mots riches de sens du gorille noir, un flot de lumière rouge inonda la barbare qui se sentit transportée de légèreté. Puis en instant, tout disparut et ce fut le néant.
Lorsqu'elle s'éveilla, Elifern reconnut les sensations du pouvoir. Elle se souvenait avec une très grande netteté de ce rêve qui n'en était pas un. Elle constata que ses deux grandes ailes inutiles avaient disparues, dissoutes par le rêve. Sans attendre, elle fit appel aux forces bestiales qui battaient en elle. Elle pouvait le sentir à présent ! Ce nœud à son plexus dans lequel dormait sa puissance, la puissance qu'on lui avait allouée : le gorille à quatre bras, l'avatar de son dieu, avait laissé son emprunte profondément en elle.
Elle se leva et banda ses muscles, crispée sous l'effort : deux bras bleutés et diaphanes poussèrent progressivement dans son dos au-dessus de ses épaules forgeant des coudes puis des mains et se parant de fourrure azurée qui se fit bientôt plus terne comme si elle séchait. De grandes griffes poussèrent de ses autres mains. Des armes indéniablement mortelles que la belle contempla longuement, avec extase. Sur son dos et ses épaules trônaient des plaques d'une carapace grisâtre aux reflets bleutés ainsi que des touffes de fourrure blanc-bleue.
Elle était complète, euphorique. Un vrai sentiment d'entièreté la saisit du fond de ses tripes. Elle était véritablement plus proche de son idéal. Elle avait des armes et un corps en adéquation avec son essence. La perfection ! Songea-t-elle avec ravissement.
Elle ramassa sa coutille ébréchée : l'arme l'avait bien servie jusqu'à présent. Mais elle n'en avait plus besoin maintenant. Saisissant son manche à quatre mains et plaçant son genou en travers, elle banda ses muscles sous l'effort. La hampe était de bois veinée de fer, renforcée pour résister aux impacts les plus puissants. L'arme craqua d'un bruit sec alors que la barbare frémissait d'exultation. Elle sortit de la caverne qui les abritait et projeta les deux morceaux de toutes ses forces à travers la forêt. Les quatre bras en l'air, elle leva la tête dans un hommage silencieux à son Totem et à son Dieu.
La libération était absolue : elle n'était plus humaine ni par l'essence ni par les moyens. Plus personne ne viendrait jamais lui rappeler comment elle devait se comporter et ce qui importait vraiment de faire. Elle ne reconnaissait plus d'autre devoir qu'envers Malar et la nature elle-même ! Et pour remercier son Dieu, elle plongea un genou à terre, fondant en prières. Loué était le Seigneur de Bêtes qui l'avait libéré et lui avait donné les armes et le courage de s'accepter ! Loué était-Il et que sa volonté vinsse sur Toril !
Elle regagna son creux dans la grotte où l'attendait calmement le chiot qui semblait comprendre ce qu'elle venait de vivre et en apprécier le dénouement. Après l'avoir fixée de ses yeux brillants, il se roula en boule. Sans prêter aucune attention aux humanoïdes qu'étaient ses compagnons, elle se lova contre la boule de poils avec un sourire satisfait et se rendormit sans attendre.
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