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Dans un tel lieu, elle s'était attendue à un signe de la part de son dieu ; il fallait croire qu'on ne badinait pas facilement avec ces engeances là. Curieusement, elle jouissait, elle en avait conscience, d'un statut privilégié au cœur de ses nuits de rêveuse aguerrie, et pourtant elle était incapable d'entendre la voix de son divin maître alors que la boule de poil devant elle semblait converser aisément avec Lui. Elle en concevait une pointe de jalousie mesquine...
Concernant son attitude, elle avait eu le temps d'y réfléchir et d'en prendre la mesure durant ses deux années de servitude : elle avait bien compris là où elle avait péché par excès d'orgueil ou de brutalité gratuite. Elle avait confondu sauvagerie et stratégie. Dans la meute des humanoïdes, effectivement, il fallait faire preuve de davantage de retenue. Devant une brute toute puissante comme le diable, il fallait aussi savoir la mettre en veilleuse. Était-ce cela que voulait souligner la divinité ? Elifern l'avait saisi. De la manière la plus dure et la plus terrible et en avait payé le prix. Et elle en conserverait le souvenir durant son existence dans cette nouvelle vie, c'était une certitude.
Quant aux élucubrations sur la fierté et la meute, Elifern avait du mal à suivre. Il ne fallait pas trop lui en demander non plus... La sœur Azza commençait à l'agacer avec ces sous-entendus dispendieux en palabres. Selon la barbare, elle s'était faite avoir par sa grande gueule et par des traîtres à la meute. Elle espérait qu'il avaient tous finis embrochés dans le désert, affaiblis par sa disparition, trahis par les espèces de monstres dont la survie avait été payée de sa mort à elle. Elle n'avait pas trahi l'esprit de la meute ni les préceptes fondamentaux de son dieu, à savoir la sauvagerie et la bestialité. Certes, elle avait manqué de subtilité. Mais était-ce vraiment ce que prônait son divin maître ?
Bien que ne comprenant pas tout, elle doutait de l'exactitude des interprétations de la prêtresse. Elle aurait préféré se l'entendre souffler par Malar plutôt que de supporter les niaiseries de la petite. Mais elle avait appris la patience et la soumission dans les geôles du diable : hormis une crispation discrète du visage, il eut été délicat même pour un fin psychologue de distinguer les émotions qui l'agitaient en cet instant. C'était fou ce que l'on pouvait coffrer comme sentiment au fond de soi avec de l'entraînement !
_ J'ai pas été éduqué dans l'église de Malar, tu sais... Contrairement à toi, Azza. J'me suis faite toute seule comme une grande. J'ai fait quelques erreurs et je suis tombée sur des os. Et des gros ! Je l'ai payé cher. Très cher ! Mais jamais je n'ai trahi notre Seigneur ! ça non ! Fit-elle avec conviction sur un ton neutre.
_ Aujourd'hui, j'en sais un peu plus sur ce qu'on doit attendre des salopes qui peuplent ce bas monde et les autres. Le couplet sur la fierté et tout, tu peux t'le garder ! Si je suis à poil aujourd'hui c'est parce que j'me suis battue pour les valeurs qui sont les nôtres j'te signale ! Et que j'me suis faites dézinguée. Ouais, bah c'est pas glorieux... Alors quoi ? Y fallait qu'j'la joue soumise et dominée face à des tafioles qui mentent et trichent ?
_ J'étais jeune, ouais. Regarde-moi ! Je suis passée par la mort et l'enfer. Des trucs que t'as pas idée, ma grande. Forcément, j'suis plus la même, fit-elle adoucie, presque lointaine. ça te change n'importe qui des choses pareilles. Et c'est pas tout le monde qui peut y survivre j'te f'rais dire. Si faut la jouer finaude je suis sûre que j'm'en sortirais mieux qu'avant, c'est certain, ouais. Si faut tabasser, je suis plus que prête. Alors quoi d'autre ?
Elle laissa sa question en suspens en regardant la prêtresse. Elle avait plus causé en une seule fois que durant ses deux dernières années réunies. C'était étourdissant. Elle ne savait plus trop quoi en penser. Elle se sentait complète et en harmonie au fond d'elle-même. Elle se savait prête à aller de l'avant et ne comprenait pas ce qu'Azza et son dieu attendaient d'elle à présent. Puis, plissant les paupières, elle renvoya la prêtresse à ses contradictions :
_ Ma sœur, si notre Seigneur m'a faite libérer des geôles où je récurais d'la merde et qu'il m'a mené jusqu'à toi c'est qu'il a des projets pour moi. J'me trompe ?
Elle savait qu'il n'en était rien : on ne déployait pas de tels efforts sans idée derrière la tête. Connaissant le diable, il avait du négocier à prix d'or la libération de la femme-bête. Surtout après le chaos qu'elle avait laissé dans la ménagerie de son altesse. Le Seigneur Bestial n'était pas réputé pour sa clémence envers les faibles. C'était un euphémisme ! Aussi, s'il avait jugé Elifern digne d'autant d'efforts, il devait y avoir quelque chose qu'elle était préposée à faire pour son Maître. Reprenant avant de laisser la gobeline répondre, elle ajouta :
_ Moi, j'demande qu'à servir notre Maître. S'il m'a fait venir c'est que je peux servir, non ? Maintenant faut m'dire c'que j'dois faire. J'peux pas dire si "j'm'élève" tant qu'on n'm'a pas mis à l'épreuve, non ? Fit-elle avec un sourire en coin qui se voulait souligner un simili de trait d'esprit ce qui n'aurait certes pas pu voir le jour dans la bouche de l'Elifern d'avant sa mort. Et tu m'as toujours pas dit où qu'on est, souligna-t-elle. J'ai bien vu la grande montagne mais ça me dit pas où qu'on est ça !
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