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Le vent du Nord, chargé d'humidité et glacé, piquait l'équipage. Les mousses et les moins aguerris se mouvaient avec difficulté. Leurs doigts engourdis par le froid étaient maladroits, et leur peau, blessée au moindre contact, brûlait d'autant plus au contact des embruns. Au milieu de cette morne ambiance, le passager qu'ils avaient pris à Padhiver ne semblait pas affecté par ce climat. C'est à dire que l'équipage du Vif Esquif était plus habitué aux vents chauds baignant les Terres de l'Intrigue. Une quartier-maître, intriguée par le nordique, le questionnait. - C'est donc vrai c' qu'on raconte ? Vous sacrifiez des enfants à Aurile par chez vous pour vous jouer ainsi du temps ? Les pommettes de au teint pâle rougirent alors qu'il esquissa un sourire en coin. Sa barbe rousse fournie dissimulait mal l'amusement de l'homme. - La Vierge de Glace aime à effrayer les gens peu endurcis. Les illuskans, comme tous les êtres vivants des Terres Glacées, grandissent avec le blizzard, s'endurcissent dans le froid, et forgent leur place dans l'humidité. Les dieux ont pris l'habitude de regarder nos terres et leurs habitants de loin. Ne restent que les éléments, la nature sauvage, et les quelques personnes qui y vivent. La téthyrienne, dont le teint hâlé trahissait une adaptation plus méridionale, regardait la houle, pensive. Elle s'appuya sur le bastingage puis se tourna vers l'illuskan. - Mais au bout du compte, les glaçons dans le rhum ça ne va qu'un moment, et vous vous êtes dit "pourquoi pas le Soleil" hein ? Ça s'comprend, remarque... Le regard bleu azurin de l'homme s'assombrit un instant, comme si un lourd nuage était passé dans ses yeux. Puis, reprenant un air pétillant, il répondit. - Oh, vous savez, il n'y a que les étrangers pour peiner à s’accommoder de la fraicheur. Et honnêtement, il est bien plus facile d'accumuler quelques peaux par temps froid que de se rafraichir alors que l'on est déjà à moitié nu... La quartier-maître prit un air amusé. A vrai-dire, l'illuskan ne ressemblait pas à grand chose. Il était moyennement bâti, assez grand pour un humain mais tout juste dans la moyenne pour sa peuplade. Il était étonnamment vêtu de morceaux de peaux ça et là. Elle comprit à ses propos qu'il avait du avoir une tenue probablement plus commode et assortie, faite d'assemblages de peaux, de cuir et de fourrures afin de le protéger efficacement du froid extrême du Gelontain. Et, à mesure que son voyage lui faisait perdre en latitude, il avait du abandonner l'une puis l'autre partie. Par une plaisanterie du Sort (ou d'Aurile, pour son blasphème, pensa-t-elle), le voyait avec une tenue devenue des plus légères, à serrer les dents par fierté illuskane alors que le vent venu du Nord faisait presque geler l'eau douce... - Et lorsque vous avez vendu toutes ces peaux, il ne vous reste plus un jour comme aujourd'hui à vous cacher dans votre barbe ! Il rit. - Je dois vous le concéder... - Rassurez-vous, homme du Nord. D'ici quelques jours nous arriverons à Gemmaline. Le climat y est bien plus clément, même si parfois un vent froid peut descendre effrayer les "peu endurcis", comme aujourd'hui.
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Quelques jours plus tard, les yeux brûlés par le soleil du gabier, perché dans le nid-de-pie, butèrent sur un relief. "- Terre par devant !" S'écria-t-il, emmitouflé dans fourrure. Une dizaine de mètres plus bas, Bran Rivebise, l'illuskan, un baluchon à ses pieds, se tenait appuyé au bastingage. Il prenait garde à ne pas gêner les manœuvres. Son enquête devenait de plus en plus complexe. Ce "Boucher d'Alaron" semblait être un fantôme. D'aucuns en avaient entendu parler. D'autres connaissaient quelqu'un qui l'avait croisé. Nul témoin direct. Nulle trace concrète. Uniquement des rumeurs. C'était une énième rumeur qu'avait entendu Bran dans un tripot miteux de Padhiver. Le pirate, refait après l'écoulement du produit de son braconnage, prendrait du repos chez Ludrick. Une chose était sûre : si c'était un froid vent du Nord qui portait Bran Rivebise jusqu'à Gemmaline, ce ne pouvait être qu'un signe qu'il était sur le bon chemin... L'homme arbora un sourire glacial et silencieux. ¤ N'aie crainte, Boucher d'Alaron. J'ai tout mon temps. Et puis... ne dit-on pas que la vengeance est un plat qui se mange... froid ? ¤
_________________ Bran Rivebise, homme du Nord au regard de glace. Liste des sorts et invocations.
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