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Le jeune homme grimaçe. Il venait tout juste de sortir de cette galère, ce n'était pas pour y retourner de si tôt. Même en pensée. Son regard descend, se perdant dans le vague alors qu'il répond à ce qui risque d'être son futur employeur.
"Imagine un gigantesque désert comme Anauroch et parsemé d'oasis, certaines sont proches, d'autres éloignées. Enfin entre sept oasis et sept dunes une ville s'élève profitant de la nourriture abondante. Des tours de pierre sont élevées du fond des sables, travaillées, sculptées et vont jusqu'à écorcher les rares nuées célestes qui parcourent le ciel bleu, leur faisant saigner leurs pluies salvatrices qui s'écoulent sur les jardins suspendus, parmi les canaux et les aqueducs, jaillissant en rideau aqueux sur les esplanades, protégeant de la chaleur et de la soif. Longtemps ces pluies descendent les immenses tours, avant enfin de revenir aux oasis. Cette ville prend mais elle rend, elle vise la pérennité, l'éternité de son système. Au fil du temps de plus petites tours sont élevées alors que la ville grandit et doit accueillir de nouveaux migrants. Elle s'étend maintenant bien au-delà de ses sept dunes et ses sept oasis. Un joyau de civilisation au milieu d'un désert. Mais immanquablement le mur vient. Il balaye les sables et les oasis, frappe de plein fouet les tours, en détruit certaines, en endommage d'autres, mais les recouvre toutes presque entièrement. Une vague. Les habitants de la ville des flèches meurent par dizaines, centaines, milliers. Seuls les plus chanceux parviennent à atteindre les hauteurs de la ville submergée et réchappent à la noyade. Mais là-haut ce n'est pas l'espoir qui les attend, mais la soif. Il y a trop de gens pour trop peu d'eau potable et malgré les meilleurs efforts des prêtres toute une partie de la population va devoir mourir. Il en va de même pour la nourriture qui manque déjà. Alors autour de prêtres des groupes se forment, quinze, trente individus parfois. Leur prêtre peut les garder en vie éternellement avec sa magie mais cela lui demande beaucoup de ses réserves et il a besoin d'être protégé contre ceux qui voudraient le prendre et le forcer à les sauver eux plutôt qu'un autre. Ce n'est pas comme s'il n'y a pas d'autre moyen d'obtenir de l'eau et de la nourriture. De braves âmes bravent les flots déchaînés pour attraper des araignées caparaçonnées de chitine, des serpents aux longues dents et d'autres créatures plus innommables encore. Mais chaque jour beaucoup de ces braves ne reviennent pas, et s'ils festoient quand ils ramènent une proie ils savent bien qu'ils risquent de ne rien avoir d'autre à manger de la semaine. Ils subsistent à peine, la vie sur un fil. D'autres sont moins courageux, ils s'approprient certaines parties des tours qu'ils recouvrent de terre meuble et sur lesquelles ils arrivent tout juste à faire pousser quelques légumes maigrichons. A peine de quoi manger. Et si on compte toute l'eau que leurs plantations ont requis on peut se demander si leur affaire en vaut la peine. Et c'est sans compter le reste des réfugiés. Beaucoup ne sont pas adaptés pour la production de nourriture, la pêche dantesque, et ne sont pas assez bons avec une arme pour entrer dans l'entourage d'un prêtre. Et pourtant ces gens là, ces bons-à-rien du jour au lendemain, ils ont besoin de manger et de boire comme tout le monde. Alors ils survivent par tous les moyens, s'attaquant aux faibles, s'immisçant dans la moindre faille de la défense des nantis."
Brag soupire, tout à son histoire.
"Alors il suffit de les tuer, pas vrai ? Après tout ils ne servent à rien et mettent tous le monde en danger. Faibles comme ils sont ils attirent les maladies qui derrière se répandent à tous. Pour le bien de la ville il faut en faire des victimes. Sauf que voilà, face à un tel désespoir il n'y a plus de victimes. Ou plus que des victimes, c'est selon. Ces déshérités ont souvent leur petit champ, leur petite production d'eau et de nourriture. Simplement pas assez pour survivre. Il n'y a plus de masses, il n'y a plus que des petits groupes, des tribus d'une demi-douzaine d'individus qui cherche désespérément à survivre un jour de plus. Quand on en tue un cinq autres se rappellent à jamais de notre visage. Ils battent en retraite, volent ce dont ils ont besoin, tuent souvent et ré-établissent leur campement ailleurs dans une chambre abandonnée d'une des tours. S'en débarrasser est quasiment impossible. Des survivants impitoyables qui purulent dans l'ombre des prêtres et n'hésitent pas à attaquer les plus faibles pour survivre. Survivre encore et toujours, un jour de plus."
Le kleptomage grimace à nouveau.
"La famine, les dangers qui assiègent la ville, les maladies, les affrontements d'influence entre prêtres suffisamment puissants pour entretenir une cohorte, les enlèvements des prêtres moins puissants rythment la vie dans cette ville, mais on occulte le plus grand des dangers. Il paraît que certains nécromanciens cherchent toute leur vie un endroit suffisamment chargé en énergie nécromantique pour permettre leurs rêves les plus fous. Quelle folie. Des couloirs inondés les morts se relèvent, les vivants qui se repaissent de cadavres frais perdent peu à peu l'étincelle d'humanité de leur regard. Ils se fondent en une masse vorace que personne n'oppose. Pourquoi faire ? Il n'y a rien à gagner à se lancer dans un affrontement stérile face à des ennemis qui n'ont aucune denrée qui nous intéresse et qui ont avec eux la terreur de milliers de victimes. Pire, ceux qui les affrontent par principe ou par obligation se font poignarder dans le dos. Loin de s'attirer le support ou la bienveillance de leur pairs ils n'ont fait que baisser leur garde face à une autre masse vorace. Une qui garde un visage humain."
Visiblement un peu chafouin, Brag fait craquer son cou.
"Ce que j'ai fait pendant ces deux ans ? Tout. Tout ce qui était nécessaire pour survivre dans un chateau de sable qui s'est imaginé que la marée resterait basse à jamais. J'ai traqué des gens, mis à jour leurs caches secrètes de nourriture ou d'armes, tué de face mais surtout de dos, je me suis caché, tremblant, pour éviter d'autres survivants trop nombreux ou trop aguerris par rapport aux denrées qu'ils possédaient, j'ai fui pour me débarrasser d'autres groupes qui convoitaient mes maigres possessions ou mes pauvres talents de voleur de sorts, j'ai abandonné des alliés d'infortune, me suis infiltré dans les dernières défenses des reclus les plus terrorisés, j'ai tendu des embuscades, volé des sorts à des mages et des prêtres, surtout des prêtres, c'est compliqué de regarnir sa trousse à composantes dans une ville assiégée. Je me suis opposé à des ennemis de mon niveau trop rarement et j'ai trop souvent dirigé ma dague vers les personnes sans défense. Parce que c'était plus simple. Parce que tant qu'on n'est pas prêtre notre morale ne nous remplit pas l'estomac."
Le jeune homme dût retenir son estomac qui se remettait à crier famine en repensant à cette période de disette.
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