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_ BRAAAHHAAAHHH !
Le cri rauque retentit comme un coup de tonnerre alors que les fluides de la bête giclaient sur une bonne douzaine de pieds : la rage meurtrière de la barbare avait fait son office et les deux morceaux de la raie volante s'effondrèrent de part et d'autre d'une femme-bête - qui décidément portait bien son nom - exultant d'une joie sauvage. La puissance dégagée était grisante. Elle sentait tous ses nerfs électrisés par la décharge d'adrénaline. Le souffle profond, la cage thoracique se soulevant dans un volume inhumain, elle tourna vivement le regard vers l'autre ennemi, prête à en découdre. Elle s'était à peine échauffée ! Elle en voulait plus. Oui, plus, tellement plus ! Plus de sang et de coups !
_ BRAAAAHHHAARAAAh!
Gueula-t-elle encore d'une voix qui n'avait plus rien à envier au hurlement d'un monstre. Le bras en l'air, tous les muscles tendus, la coutille levée en signe de défi, elle invectivait le fuyard dans un langage d'aucune subtilité plus élaborée que celle d'un grognement bestial. Elle battit furieusement de ses grandes ailes inutiles, sans parvenir à décoller davantage que de quelques pieds. L'effort pouvait paraître ridicule si l'on excluait l'exploit précédent et l'ampleur de la rage baignant la créature bleutée. Elle enrageait, on pouvait le voir, de ne pouvoir l'atteindre.
Elle cria encore jusqu'à ce qu'une petite tête se faufile de son corsage et bondisse au sol : le chiot, excédé par tant d'attente avait décidé de vérifier que cette étrange créature volante ne se relèverait pas. A coups de crocs vigoureux, il attaqua le cadavre, en profitant pour mordiller quelques parcelles chitineuses au passage. Les yeux fous d'Elifern se firent plus doux en voyant ce petit grogner de ses instincts naturels : son souffle s'apaisa et elle laissa le bleu de sa colère diminuer graduellement. Étrangement, cette couleur avait plus de difficultés à disparaître que d'habitude et semblait s'attarder. Comme si elle appréciait le geste guerrier et l'intensité de la colère. Elle attendit en contemplant le ciel, laissant disparaître sa proie, que sa peau reprenne un aspect naturel...
Puis elle s'approcha du chiot qui commençait à dévorer et... le bouta violemment hors de son chemin d'un coup de pompe. Il couina visiblement surpris sans comprendre réellement. La lueur mauvaise dans son œil rougeoyant se ralluma alors qu'il se campait sur ses quatre pattes les oreilles basses et le grognement naissant : qu'il était bon de constater tant de fureur chez une si petite chose ! Il ferait assurément un excellent meneur pour ses dégonflés de clébards ! Elle s'avisa d'ailleurs qu'elle n'y pensait même plus : les pleutres n'avaient rien à faire dans sa vie !
Celui-là méritait bien davantage d'attention : elle grogna plus fort que lui en tapant du pied et s'approcha, menaçante. Il voulut résister et opposer sa mauvaise grâce à celle qui se voulait sa maîtresse mais ramassa un nouveau coup d'une botte qu'il parvint tout de même à mordre avant de voler dans la neige. La barbare se rua dessus sans attendre et lui marcha dessus, l'immobilisant sans pitié. Il feula de désespoir en se tortillant sans parvenir à se libérer alors qu'une grosse tête lui braillait des mots incompréhensibles avec une voix terrifiante. La bête à deux pattes était puissante, comprenait le chiot, et sa fureur indiscutable : il finit par céder à la panique.
Terrorisé par les hurlements, Elifern constata avec satisfaction qu'il venait encore d'apprendre une leçon : la puissance déterminait les règles dans le multivers. Chaque chose se soumettait à sa supérieure. C'était une règle fondamentale qu'il fallait accepter sans conditions sous peine d'en périr. D'un dernier coup sec qui tordit le cou du petit et lui arracha un couinement, sa maîtresse le libéra. A moitié enterré sous la neige rose, il s'ébroua tête basse et ventre aplati, guettant sa fin prochaine qui ne vint pourtant point. La tuigane s'écartait pour revenir sur le fruit de la chasse.
Un regard lui suffit pour constater qu'ils n'avaient plus de soucis à se faire quant au ravitaillement si ce n'étaient les conditions de conservation. La chair apparente, là où elle avait su la faire affleurer, laissait entrevoir une masse épaisse et dodue. Elifern émit un sifflement de satisfaction. Regardant ses compagnons, elle lança avec défi :
_ ça va les mous ? Alors comme ça, même à deux, vous laissez filer le déjeuner ? Et elle gloussa, moqueuse. Pas grave puisque j'étais là ! Y'en a pour dix par là mais puisque vous servez à rien qu'à effrayer le gibier, vous allez vous rendre utiles et cuisiner ! Hum ? Ha ha ! Hé, ouais les gars ! C'est vous qui vous y collez. Peut-être que ta foudre pourra mieux cuire la bestiole une fois morte Ryn ? Ha Ha HA !
Elle était fière de son coup de taille magistral, fière de ses bons mots et fière tout court. Et elle estimait, avec espièglerie, qu'il était encore plus savoureux de refiler à deux machos les tâches ingrates lorsqu'elle seule avait suffit à abattre une de leurs proies. Rengainant sa coutille, elle déplia son couteau de chasse et s'assit à même le sol : si elle pouvait dénicher les abats de l'animal. Elle se demandait quel goût ça pouvait avoir. Elle en donnerait alors au compte-goutte au chiot qui se tenait prostré à quelque distance de là, digérant encore mal sa soumission, avant de s'octroyer les plus fins : le foie et le cœur...
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