|
L'attention du chiot envers sa maîtresse apaisa quelque peu le profond trouble existentiel menaçant de submerger la femme-bête. Elle se perdit dans ses pupilles rougeâtres qui débordaient de bonté et de candeur. Elle tendit sa main et accepta avec délectation la truffe humide qui vint y farfouiller. Au moins, celui-là, elle ne lui avait point fait de mal...
Pour passer le malaise, il fallait s'activer, ne penser à rien. Surtout ne penser à rien. Aussi se mit-elle au travail : elle fouilla les environs tentant d'évaluer la direction la plus prometteuse. Les petits animaux forment généralement des troupeaux que les grands prédateurs aiment à poursuivre. Le gros mange le petit. Il devait en être ainsi également pour le tyrannosaure. Néanmoins, la bête semblait de taille à ne pas se satisfaire du menu fretin. Les traces du quadrupède de belle taille pouvaient tout aussi bien indiquer une proie du bestiau : un carnassier aussi bien nanti que cela devait pouvoir dévorer ce qu'il voulait ou presque...
Presque oui... Son expérience de la chasse lui permettait de se remémorer la chose suivante : les animaux sauvages carnivores, aussi puissants soient-ils ne gagnent pas à tous les coups. Les lions des montagnes des Terres de la Hordes, pourtant de redoutables créatures, ne chassaient jamais les bêtes les plus fortes. Et même en s'attaquant au petit malade d'un troupeau d'élan, il était fréquent qu'ils échouent ou soient chassés violemment par les autres membres du troupeau. Et lorsqu'ils leur prenaient l'envie de traquer le bison, ils pouvaient même payer un échec de leur vie assez souvent. Ce n'était pas tout d'être doté d'armes à la mesure d'un grand chasseur, il fallait également avoir Tymora avec soi.
Ou Malar...
Le tyrannosaure devait être un de ces prédateur tout en haut de la chaîne alimentaire. Ce qui signifiait qu'ils devaient être peu nombreux. Car pour trouver suffisamment de quoi se nourrir, il fallait à ces grands carnivores le contrôle hégémonique de vastes territoires. De même, la quantité de nourriture que devait dévorer un tel bestiau devait l'obliger à ne pas rater son coup trop souvent. La nature est cruelle et impitoyable : chaque dépense d'énergie doit être compensée par un apport suffisant. Le Tyrannosaure aussi puissant soit-il, ne devait pas pouvoir se permettre de courir en tous sens pour égayer le troupeau. Il devait frapper vite et ne pas rater son coup sous peine de ne pas avoir la force de réussir à chasser à nouveau. Un grand carnivore comme lui pouvait devenir une proie pour d'autres plus petits mais chassant en bande organisée lorsqu'il montrerait des signes de faiblesse...
Et cela amenait la stratégie du plus malin, celle de l'homme : pour traiter avec ce genre de grand prédateur, il fallait savoir exploiter cette faille. Ces grands et puissants carnassiers étaient très souvent enclins à convoiter les proies les plus faciles. Par esprit de survie. Ainsi pour éviter la disette et les efforts inutiles, ils choisiraient volontiers de se nourrir de charogne fraîche ou de la proie tout juste décédée d'autres prédateurs plus petits que lui qu'il saurait effrayer aisément, sans trop se fatiguer. Il suffisait donc de lui fournir ce qu'il désirait pour l'attirer loin de son nid. Dans les Grandes Rocheuses bordant les plaines qu'elle parcourait avec le clan Vastanar, Elifern avait souvent vu pratiquer cette technique pour traquer les prédateurs assez audacieux pour attaquer leur bétail : on plaçait les restes d'un dépeçage, des peaux, des os avec de la viande au même endroit pendant quelques jours, pour habituer le prédateur à venir se fournir auprès de l'homme. Puis lorsque sa vigilance se relâchait au bout de quelques temps, et qu'il perdait ses instincts de méfiance envers les humains, ses moeurs et ses heures devenaient connues et il faisait alors une proie bien plus aisée à abattre pour les chasseurs.
_ M'est avis que le gros carnivore doit préférer croquer de petites bestioles. Ces traces, fit-elle en désignant les plus petites, nous mèneront sur la piste du troupeau. Pour mener à bien notre... "chasse", elle hésitait car cela impliquait trop de choses dégoûtantes qu'elle refoula pour pouvoir s'exprimer, on doit localiser le nid d'une femelle tyrannosaure. Si c'est si gros qu'tu dis Morn, il doit pas y'en avoir des masses de partout. Et puis, ça doit pouvoir parcourir de longues distances tous les jours. Bien plus que nous. Donc il vaut mieux que ce soit lui qui vienne à nous que l'inverse. On serait fatigué avant de le trouver. Le mieux c'est encore de l'attirer. Et pour l'attirer, il faut lui donner de la chair fraîche facile à becter.
_ Donc, on devrait suivre ce troupeau-là de pétiots et en tuer un ou deux. On se trimballe les charognes dans un endroit où on pourra guetter sans se faire repérer et on surveille. Si des prédateurs qui nous intéressent pas se pointent on les dessoude. ça fera encore plus de viande pour attirer l'gros et ça mettra les autres sur leur grades. Quand il va s'pointer, on le laisse se goinfrer et puis on l'suit. Et là faut prier pour que ce soit une femelle. Un mâle pour ce type de gros prédateur, c'est du genre à flâner en solitaire un peu n'importe où. Les femelles, c'est plus casanier : ça protège son territoire. Même des mâles. Normalement, on aura plus de chance de dégotter une femelle. Les mâles qui survivent, c'est toujours plus rares que les femelles.
_ Si jamais un mâle nous becte notre butin, on aura plus qu'à tout recommencer ailleurs. Des dizaines de lieues ailleurs. faut prier pour qu'on débusque une femelle.
_ Vous avez captés ? Demanda-t-elle prête à récapituler. On chasse des proies faciles, on les suspends à hauteur de notre bestiau pour pas se les faire piquer, dans un endroit qu'on aura choisi et on attend. Elle marqua un silence en regardant le ciel ; étrangement, il semblait bien qu'une nuit allait recouvrir cette jungle alors qu'il n'y en avait pas dans le monde des nuages d'où ils venaient. Il va faire nuit là. Le plus urgent c'est de trouver un squat. Vu les bestioles qui doivent traîner dans l'coin, il vaut mieux aller s'percher dans les arbres, c'est plus sûr. Enfin... s'il y a quelque chose de sûr par ici...
_ Demain, on cherchera un bon emplacement pour le guet et pour un campement sécurisé. Et si on trouve vite on pourra partir à la chasse. Quand le gros nous aura trouvé, suivre ses traces ne devrait pas poser de problèmes, affirma-t-elle imaginant les ravages que devait laisser une telle bestiole.
|