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L'Esprit de la Meute, ce clan de loups fantomatiques, devint son partenaire nocturne durant longtemps, probablement des mois. Combien de temps cela avait duré exactement ? Le compte était difficile. La vie d'esclave rendait ce genre de considérations inutiles. Le jour, elle récurait les écuries infernales et d'autres souterrains pour bêtes encore plus immondes. La nuit, elle filait se faire dévorer par un bavard impénitent particulièrement pénible et acerbe.
Le Prince diable avait veillé à tenir parole : le crottin des chevaux des enfers était particulièrement immonde. Une puissante odeur de souffre qui vous asphyxiait lorsque vous racliez la merde et qui vous poursuivait longtemps encore après vous infligeant quintes de toux sur quintes de toux. Certains esclaves anciens respiraient mal la nuit : ils ronflaient, faisaient des apnées, s'agitaient semblant presque s'étouffer. L'un d'eux, un ancien, particulièrement vicieux, lui avait confié qu'il avait vu mourir tous ceux qui avaient inhalé trop de ces vapeurs.
Mais le danger le plus immédiat n'était pas celui-ci. Le château possédait des réseaux de galeries souterraines que les sentinelles nommaient le "Labyrinthe". Une succession de tunnels creusés ou parfois étayés de murs bâtis qui devaient se lover autour des fondations de la demeure et dont l'étendue était impressionnante. Les gardes et les esclaves étaient terrifiés à l'idée de s'y rendre. Elifern avait compris qu'il s'agissait d'une corvée réservée aux larbins parmi la soldatesque. Un jeu de grilles en fer forgé souvent bizarrement tordues, permettait de fermer certaines entrées afin d'accéder en toute sécurité aux zones à nettoyer. En certains endroit se trouvaient des fosses larges et ouvertes sur le dessus : Elifern n'eut pas de mal à reconnaître une arène de combat semblable à celle qui avait abrité le massacre du demi-géant. D'autres cavernes semblables étaient des points d'accès vers le Labyrinthe : on y descendait par des chaînes que l'on s'empressait d'enrouler pour vous laisser seuls dans l'obscurité. Pour "raisons de sécurité".
Le travail consistait à dégager les cavernes en transportant divers détritus - des excréments, des ossements, de la chair en décomposition et parfois des cadavres frais - vers les tunnels. D'affreux bruits, des grognements, des bruits de succion, et autres sifflements indistincts, se faisaient entendre aux abords de ces galeries. Par prudence, les gardes ne s'éloignaient pas de l'emplacement où devait descendre les chaînes. Mais les esclaves tels que Elifern devaient aller y porter au fond la raclure de lie. La terreur était poignante et les souffles courts. Les protestations étaient vite étouffées et le travail généralement rapidement achevé : personne n'avait envie de moisir en ces lieux plus que nécessaire.
Un jour, un des occupants des tunnels avait surgi brusquement : une masse sombre s'était enfoncée contre la grille et on avait entendu le métal plier. D'immenses tentacules s'étaient faufilés entre les barreaux tordus. Les hurlements des esclaves s'étaient mêlés à un rugissement terrible. Quelques malheureux, les plus proches des tunnels adjacents, qui venaient de déposer leur fardeau nauséabond se firent happer par les membres désarticulés et finirent dans la gueule du monstre. Les chaînes descendirent : les gardes criaient, paniqués. Les esclaves se terrèrent contre la paroi opposée quand d'autres cris montèrent parmi eux, une nuée de cafards rayés de rouge et des masses gélatineuses s'attaquaient à eux par derrière. Les cris d'agonie et de terreur se mêlaient aux râles des monstruosités. Lorsque les nacelles furent à portée, les trois sentinelles s'y ruèrent et ordonnèrent qu'on les remonte sans attendre : ceux qui n'avaient pas été assez vifs ou assez proches ne purent qu'observer leur planche de salut leurs glisser des doigts...
La chance avait été du côté de la femme-bête ce jour-là. Elle avait pu en réchapper. Plus d'une douzaine d'esclave avait péri ce jour-là. Les corvées des jours suivant n'en avait été que davantage pénibles ; la réduction du personnel ne signifiait pas une réduction de la masse de travail chez le Prince Diable. Le bon côté des choses était que certaines raclures anciennes avaient été purgées : les esclaves restants étaient d'inoffensifs nouveaux venus. Un processus de renouvellement de la main d’œuvre comme un autre...
C'était cette nuit-là qu'elle avait enfin pu toucher un de ces pénibles loups de l'Esprit de la Meute. Durant tous ces mois, toutes ces curées nocturnes, le clan l'avait attaquée sans relâche. Jamais elle n'était parvenue ne serait-ce qu'à les effleurer. Elle avait déversé tant de rage, tant de fureur frustrée que sa haine pour les loups n'avait jamais connu de tels sommets pour aucune autre créature. Pas même le Prince ou ses meurtriers. Elle ne pouvaient plus en voir un seul même en peinture !
Sa furie guerrière n'avait pas démérité : elle avait senti qu'elle prenait davantage de contrôle de ses gestes qui devenaient plus puissants et plus incisifs. Ses frénésies étaient également plus profondes et plus mesurées. Se battre avec des fantômes n'avait pas été vain. Même elle s'en rendait compte. Et ce qui était manifeste dans le rêve le devenait également au cours de l'éveil : son corps s'était raffermi. Mais si les travaux forcés renforçaient à l'évidence ses muscles, la sensation de souplesse et de vivacité qu'elle ressentait le jour n'était pas le fruit des besognes manuelles répétitives : l'entrainement de l'émissaire payait.
Mais ça ne l'empêchait pas de ne brasser que du vent et de finir en pâté pour chien à chaque session onirique. Ses facultés de contrôle dans le rêve s'étaient également réveillées : la voix qui n'était que grognement était progressivement venue à sa volonté. Des échanges houleux étaient donc devenus monnaie courante entre la femme-bête et son mentor l'Esprit de la Meute. Seulement, si le clan des loups ne se privait point de palabres, il ne pouvait en aller de même pour Elifern qui devait constamment chercher son souffle. Une frustration supplémentaire à son endroit.
_ Trop lente ! Gros tas !
Les crocs se plantèrent dans les fesses bien rebondies de la guerrière ; une partie de sa chair la quittait à nouveau. Elle était essoufflée. Les loups noirs étaient sans expression. Ils bougeaient furtivement, grognaient sans ouvrir la gueule et babillaient en permanence sans qu'aucun d'eux ne cause.
Elle en avait marre ! Ras le bol ! Par dessus la tête de ce supplice quotidien !
L'échec était cuisant. Et toujours souligné par la raillerie permanente. Étrangement, le jour, elle se disait qu'elle ne l'écouterait plus. Qu'elle n'y prêterait plus attention. Ne pouvait-elle faire abstraction de cet abruti, cet esprit qui passait son temps à jacasser et calomnier ? Et elle avait beau se dire cela et se le répéter avant que les canines débutent leur valse écarlate, rien n'y faisait : systématiquement, l'Esprit de la Meute parvenait à la mettre hors d'elle-même.
Il fallait dire que les morsures et la cuisante douleur avaient de quoi vous émoustiller. Comme les aiguilles que l'on enfonce dans le taureau pour le faire enrager. Olé ! Elifern se ruait en voyant rouge. Et comme le taureau, elle n'encornait qu'un leurre et finissait dans une marre de sang à la merci de son bourreau.
Traître d'émissaire qui lui infligeait pareil châtiment ! Elle n'en voyait pas le bout ! Y aurait-il jamais une fin à son tourment ? Et inlassablement, chaque nuit, le manège macabre se répétait. Et si elle découvrait son anatomie chaque fois de différente manière par la douleur et les crocs, le résultat n'en restait pas moins le même au final : frustration, souffrance, échec et mort...
_ Tu bouges comme un bœuf trop gras !
_ Ta gueule, putain de... Arh ! Mugissait-elle, s'étouffant dans un râle de douleur.
_ Tiens ! ça va peut-être t'alléger, crissait la voix en lui bouffant un morceau du flanc.
Esclave le jour à bouger, manger, respirer de la merde. Martyr la nuit à satisfaire les lubies d'une bande de chiens galeux beaucoup trop bavard. Elle avait même pensé au suicide dans un moment de désespoir total. Mais ç'aurait probablement été inutile. Il fallait se rendre à l'évidence : n'était-elle pas déjà passé par la mort ? Et que cela lui avait-il valu ? Elle avait bien plus peur de ce qu'on pourrait lui faire si elle tentait de se soustraire à cela. Elle n'imaginait pas comment cela pouvait être pire mais elle estimait, avec sagesse pour une fois, que ses maîtres diurne et nocturnes avaient bien plus d'imagination qu'elle...
_ Tu ne vois rien venir ! Imbécile ! Ricana l'Esprit de la Meute.
_ Ferme-la ! Rhaaa ! Saluant le cri d'un inefficace coup de pied circulaire en guise de revanche pour une nouvelle blessure à la fesse.
_ A quoi te servent tes yeux ? Des crocs sortis de nulle part déchiquetèrent alors son visage. A rien ! Voilà qui est mieux ! Tu n'en as plus besoin. aha ha !
Une douleur fulgurante perça son crâne de part et d'autre : ses yeux ! La Meute venait de les lui arracher. Elle hurla de fureur. Les crocs lui arrachèrent deux doigts qu'elle tenait devant elle comme pour se protéger. Puis son flanc droit fut attaqué. Sans qu'elle ait le temps de dégager l'animal d'un geste brusque qui ne toucha que le vent, elle se débattit violemment. Ce qui n'empêcha nullement de nouvelles morsures. La curée finale semblait inévitable : fort bien ! Elle allait crever, se faire dévorer comme chaque nuit et se réveiller loin de ces impitoyables clébards !
Soudain l'impensable se produisit : ce n'est qu'à postériori qu'elle en prendrait réellement conscience car tout alla trop vite pour ses pensées déjà pas bien vives. Tandis qu'elle se débattait et subissait comme à l'accoutumée les assauts des loups, elle "sentit" le mouvement de l'Esprit de la Meute sans le voir. Elle sut où les crocs s'apprêtaient à mordre avant qu'ils ne la touchent. Et c'est d'un magistral uppercut qu'elle cueillit le menton de la bête dans une sensation de craquement dur - enfin quelque chose de dur !
Le loup couina. La plus belle musique qu'elle ait jamais entendue. Elle l'avait enfin touché ! Sacré nom d'une pipe ! Bien que blessée à mort, un regain d'entrain comme jamais infusa son corps meurtri.
_ Ne te réjouis pas trop vite, sale garce ! Persiffla la Meute.
Et l'assaut reprit de plus belle. Les crocs mordirent, à son grand désespoir, sans qu'elle ne puisse les sentir venir. Avait-ce été un coup de chance ? Elle gesticula en vain. Aucun des autres gnons n'atteignit sa cible et elle finit comme toujours, dans un bain de sang...
Elle se redressa en sursaut sur sa couche. Tout était noir. Elle approcha ses mains de son visage et palpa ses orbites : les crocs de l'Esprit de la Meute avaient laissé une profonde empreinte. ça devait s'arranger. Comme toutes les blessures qu'il lui infligeait durant la nuit, elles se fermaient le jour. Elle n'était pas inquiète.
Dans sa gangue de douleur, de sueur et de sang, elle sourit : elle l'avait touché cet enfoiré ! Ce qui lui avait paru insurmontable s'était finalement révélé possible. Elifern n'était pas une flèche mais elle comprit que cela avait un rapport avec ses yeux : elle avait trop fait confiance à sa vue pour percevoir les mouvements de ses assaillants. Le clan de loup était une illusion. Comment avait-elle pu ne pas s'en rendre compte auparavant. Elle dispersait son attention en recherchant dans toutes les directions ses ennemis.
Elle comprit également autre chose : les attaques n'étaient jamais survenues en même temps. Pourquoi plusieurs loups ne cherchaient-ils pas à attaquer de concert ? C'était contre nature ! L'Esprit de la Meute n'avait qu'une et une seule gueule. C'était une évidence.
Fallait-il mettre son manque de clairvoyance sur la lenteur de son esprit dans son état de rêve ? Elle avait toujours l'impression de penser dans du coton. Elle n'avait jamais vraiment compté sur ses pensées de toute manière. Trop humain. Inutile et détestable.
De nouvelles perspectives s'ouvraient à elles : elle savait à présent qu'il lui fallait percevoir les assauts de l'Esprit de la Meute. Il lui fallait réagir avant qu'il ne la touche. Elle ne commettrait plus les mêmes erreurs.
Le jour suivant, elle fut aveugle. La régénération rapide dont elle bénéficiait habituellement n'avait pas eu raison de la cécité. Le nombre de coups de fouet qu'elle ramassa cette fois fut prodigieux. Elle était passablement inefficace. Pas vraiment décidés quant à la conduite à tenir après avoir découvert ses yeux sanguinolents et boursoufflés, les gardes finirent par la remettre au cachot. Elle avait échappé au Labyrinthe. C'était déjà ça. Mais si la blessure ne guérissait pas rapidement, elle ne donnait pas cher de sa peau.
Les portes rouillées claquèrent. Les autres esclaves traînèrent leurs chaînes à l'intérieur. Le bruit de la gamelle. Ils ne recevaient qu'une seule auge pour tous. Cela se jouait à la vitesse et à l'ancienneté. Souvent ils se battaient entre eux. Surtout les nouveaux. Ce soir là, les coups plurent. La femme-bête hésita : elle ne voyait pas comment elle pourrait s'en approcher sans risque. Les leçons de l'Esprit de la Meute, c'était bien joli, mais elle n'avait pas trop envie de lutter en aveugle contre des salops affamés. Elle jeunerait ; ça n'était pas un drame. Elle mangeait en premier d'habitude. Tous avaient peur d'elle et de sa force prodigieuse lorsqu'elle était toute bleue...
Une erreur que les bêtes féroces ne lui pardonneraient pas cependant : tandis qu'elle essayait de trouver le sommeil, ayant pour une fois hâte d'aller en découdre avec le clan des loups, elle entendit le mouvement des esclaves s'approchant de son recoin. Tous savaient qu'il ne fallait pas s'approcher d'elle. Alors que voulaient-ils ? Elle se redressa. Trop tard !
_ Tenez-la bien ! Ordonna une voix qu'elle reconnu : c'était le rouquin. ça ne pouvait être que lui. L'un des plus anciens. Il était déjà là lorsqu'elle était arrivée.
Elle sentit sa rage poindre mais des dizaines de mains se saisirent d'elle et la plaquèrent au sol. Sa force prodigieuse fit trembler la pyramide humaine. Mais sans effet. Elle comprit ce qui l'attendait.
_ Tenez-la bien ! Elle a plus de force qu'un taureau enragé ! Répéta le roux. Alors ma belle. Depuis le temps que j'te r'garde. Hé hé. T'es la seule femme ici et qu'on ne peut pas goûter tellement qu'elle est dangereuse. Chais pas ce que tu fous, sorcière, chaque nuit pour finir en sang mais sans tes yeux, demain t'es crevée. Au Labyrinthe. Pfiou ! Qu'y z'ont dit les gardes. Hé hé ! Mais ce soir ! Pour ton dernier soir ma toute belle, on va s'amuser tous ensemble...
_ Je vais tous vous crever, tas de... Tenta-t-elle l'invective qui dut s'achever dans le silence d'un coup de poing à la tempe.
Elle était sonnée. Les bruits se firent lointains et les sensations diffuses. C'était mieux comme ça...
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