| Héros légendaire |
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Inscription: Lun 24 Juin 2013, 10:20 Messages: 1111 Localisation: Aux Abysses...
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La Louve BleueJ'ai compris le sens du présage lorsque j'ai vu sa peau laiteuse se parer d'azur...
Allongée assoupie tout près de moi, son corps magnifique dénudé, sculpté tout en finesse comme seuls savent l'être ceux des femmes des steppes, me projetait ses courbes envoûtantes teintées des couleurs chaudes des reflets du feu de camp. Je venais d'abattre un jeune cerf quand sa meute a débarqué : cinq chiens bruyants qui clamaient leurs droits sur ma proie." Va-t-en ! C'est à nous ! Notre chasse !" Criaient ces impudents à mes oreilles de loup. Agacé, je m'apprêtais à ajouter cinq victimes de plus à mon tableau de chasse du jour lorsqu'elle apparut : une jeune femme athlétique munie d'une arme d'hast, beauté barbare, pur produit de ces terres orientales. Les cabots étaient les siens : étaient-ils seuls ? Ou y avait-il à craindre de voir se pointer tout un groupe de chasseurs ?
Farouche et déterminée, ses yeux m'évaluaient tandis qu'elle glissait un mot à ses canidés qui se regroupèrent autour d'elle. Un grognement fort peu digne du beau sexe enfla dans sa gorge. Je m'attendais presque à la voir rugir ! C'est à ce moment là que sa peau devint toute bleue.
La veille j'avais fait un rêve, un de ceux qui vous laissent un goût étrange. Un goût tenace qui vous reste en bouche même après que vous l'ayez presque oublié. Je suivais une piste sous ma forme animale lorsque je sentis un parfum irrésistible : une femelle errait non loin. Au détour d'un gros chêne, nos regards se croisèrent. C'était une belle louve à la fourrure singulière, d'un bleu azur surnaturel presque phosphorescent. Elle s'enfuit. Je la poursuivis.
Un orage éclata tandis que nous courrions, elle pour m'échapper, moi pour l'attraper. C'était la nuit. Après une course effrénée, elle ralentit et s'abrita sous arbre massif et sombre. J'avançais victorieux pour réclamer mon droit. Je l'avais conquise et acculée, elle était mienne. Soudain, un éclair déchira le ciel de ténèbres dessinant une forme qui me figea sur place : l'abri arborescent qui l'enlaçait était un grand fauve noir aux yeux de braise. Il protégeait la louve lasse de ses immenses pattes et fixait sur moi son regard effroyable. Le message était clair : mon dieu, Malar, m'annonçait son empire sur elle, sa marque bestiale. Il n'y eut pas de mots, ni de geste. Juste quelques éclairs qui confirmèrent ma vision du Seigneur Bestial. Je m'éveillais avec ce sentiment de contact au divin sans savoir ce qu'Il attendait de moi...
Elle remua dans son sommeil et se retourna, livrant à mon regard son opulente poitrine. Le tatouage bleuté courait sur son visage, ses épaules et ses seins m'invitant à suivre ses circonvolutions hypnotiques. Bien que n'étant qu'une humaine, son parfum, étonnamment, n'avait rien de dégoûtant : elle avait du fauve en elle, tapis dans son âme et cela me la rendait agréable contrairement à toutes celles de son espèce. Je pris ma forme d'homme ce jour-là et nous partageâmes le cerf. Cela faisait maintenant trois lunes que nous communions par la couche et la chasse...
Je regardai les étoiles me remémorant nos conversations. Elle n'était pas très prolixe et son esprit était simpliste et fuyant comme celui d'une proie sauvage qui refuse de se livrer. Je lui parlai de mon Seigneur : elle semblait intéressée. C'était une enfant naturelle de Malar. Son âme était sauvage et brutale. Sa mise en pratique des principes de mon dieu était totale et complètement instinctive. J'eus maintes fois le plaisir de le constater durant nos traques. C'est sans doute la raison pour laquelle chaque fois que je tentais de lui exposer plus avant le dogme de la Meute, elle m'interrompait de ses étreintes charnelles, fille sauvage et sensuelle, lassée d'écouter mes litanies à rallonge...
Je lui parlai également de ses dons pour l'Incarnum : il y avait un Vieux Chasseur dans les forêts de Damarie dont la renommée n'était plus à faire. On disait de lui qu'il avait abattu un béhémoth seul à mains nues durant sa jeunesse. J'eus la chance de le côtoyer et de bénéficier de son immense sagesse. Comme la Louve Bleue, il était né avec le don de modeler l'Incarnum. Peu de gens savent ce que cela signifie et mon amante, en dépit de sa maîtrise remarquable de son potentiel ignorait tout de lui. J'entrepris de le lui dévoiler comme jadis, le Frère Béhémoth me l'avait exposé... Le pouvoir de l'Incarnum_ La Mer des Âmes baigne toute chose, tout ce qui vit dans le Multivers. Elle nourrit les âmes des vivants, garde celle des morts et se transmet à ceux qui sont à venir. Personne n'échappe à son pouvoir : même les dieux lui doivent leur existence !
C'était sur cette déclaration présomptueuse que le Vieux Chasseur avait commencé à m'exposer cette force mystérieuse qu'est l'Incarnum...
Selon lui, ce qu'il appelait tantôt la Mer des Âmes, l'Incarnum ou encore le Flux des Âmes était un fluide impalpable, immatériel qui infusait tout ce qui possède une âme. Ce fluide conservait en lui l'expérience de toutes les âmes vivantes ou mortes. Une sorte de collecteur des vies de tout le monde qui se fonderaient dans une soupe les contenant toutes :
_ Regarde cette marmite, me disait-il en désignant le chaudron d'une Vieille Chasseresse y préparant en ragoût, un sanglier que nous venions d'abattre.Si tu bois le bouillon, tu y trouveras le fumet du sanglier, le goût des herbes de la vieille folle, des patates, des oignons... Pourtant, tu n'auras pas mangé une seule miette de ces trucs solides. Que du bouillon !
_ Tu sais c'que't'dit la "vielle folle" ? Protesta la vénérable Sœur Ours, ne recevant qu'un rire gras en guise d'excuses...
Il m'expliqua que ce qu'on appelle "âme" est une emprunte personnelle de l'Incarnum. L'âme d'un individu renferme toute l'expérience qu'il a personnellement vécue et pas une once de plus ou de moins. C'était cela qui persistait après la mort de l'individu et aspirait à rejoindre le domaine de sa divinité tutélaire.
L'incarnum quant à lui, n'est pas propre à l'individu : c'est une "mer" sans borne qui imprègne toute chose vivante.
_ La marmite, tu la vides : elle va garder l'odeur du ragoût. Il n'y a plus rien dedans mais toutes les odeurs mélangées par la cuisson sont imprégnées dedans. L'âme quand t'es crevé, ressemble à la marmite vide : durant ta vie, tu es sur le feu en train de mijoter, baigné dans l'Incarnum, le bouillon, jusqu'à ce que tu sois cuit et que tu meurs. Le bouillon, les ingrédients ne t'appartiennent pas : toi ce que tu conserves c'est juste la marmite, ton âme, et l'odeur du ragoût qu'a laissé l'Incarnum sur les bords. Tu comprends ?
_ L'Incarnum, c'est comme le scribe qui écrit sur le parchemin. Le parchemin, c'est ton âme. L'incarnum, c'est celui qui écrit qui tu es et toute ton histoire dessus.
L'histoire, la personnalité, les idées, les pensées, les souffrances, les espoirs... Tout ce que vit, ce que ressent, chaque individu produisait selon lui, des ondes qui se propageaient au sein de l'Incarnum.
_ L'eau de la marmite, c'est juste de l'eau. Mais une fois que la vieille y a mis les ingrédients et que ça cuit, ça devient du bouillon. Ben imagine que la marmite c'est toi : la vieille c'est ton espèce, ta race, tes aïeuls. C'est eux qui ont foutu dedans les ingrédients qui donnent ce goût au bouillon.
_ Pour chaque espèce, chaque race, une recette différente. Pour chaque individu de la même race, la même recette. Pourtant, si tu connaissais comme moi le ragoût de mamie, tu verrais qu'elle a beau mettre les mêmes trucs dedans dans les mêmes proportions mais c'est à chaque fois différent. C'est comme nous : on est tous les deux des lycanthropes de naissance mais pourtant on est différents. Même recette. Goût très proche, mais pas identiques. Hé !
L'incarnum ne se contente pas de recevoir et de conserver les expériences : il détermine également des influences auxquelles nous sommes rattachés. C'est ce qu'il appelait des "courants dans l'Incarnum". Un courant est un agrégat d'expériences similaires passées et présentes qui s'expriment chez l'individu. Dans son analogie, cela correspondait aux ingrédients de la recette. Notre "bouillon" personnel était donc dicté par ce que d'autres, nos ancêtres, notre race, nos dons avaient mis pour nous dedans.
Ces courants sont comme des tuteurs qui nous aident à pousser selon les critères de l'espèce. Ils modèlent nos consciences au travers de l'expérience.
_ Par exemple : quand tu chasses, tu fais comme tous les chasseurs qui ont vécu et qui vivent présentement. Tu chasses quoi. Hé ben le simple fait de t'adonner à cette activité active un courant dans l'Incarnum qui infuse ton être : tu actives le courant des chasseurs. Et grâce à ce courant tu vas te comporter comme les chasseurs, penser comme les chasseurs et bouger comme eux ! ça te met en contact avec tout ce que les chasseurs ont eu comme expérience.
_ Évidemment, quand tu n'es encore qu'un louveteau, tu ne sais pas chasser et plus tu y vas plus tu t'améliores. Tu engranges de l'expérience. En même temps que tu affûtes tes sens, tu affûtes parallèlement ta capacité à évoquer le courant d'Incarnum des chasseurs. Tu te mets dans la peau du chasseurs. Ta volonté va chercher dans l'Incarnum l'Intention des chasseurs. Et cette Intention te guide et sans que tu t'en rendes compte te fait devenir petit à petit un vrai loup...
L'individu nourrissait donc le courant d'Incarnum correspondant à son activité et y puisait tout en même temps l'inspiration de ses aïeux et de ses contemporains - qui infusaient eux aussi de leur expériences propres ce même courant à leur tour.
_ Y'en a qui sont sensibles à ça et peuvent jouer dessus : t'as l'impression que c'est des tueurs-nés, qu'ils sont nés plus doués ou qu'ils sont plus dégourdis que les autres. Des fois c'est vrai. Des fois, c'est parce qu'ils sont plus capables de sentir les courants. On n'est pas tous aussi sensibles les uns que les autres pour jouer avec l'Incarnum. C'est comme ça.
_ Regarde la vieille, elle n'y voit plus grand chose. Y'en a c'est pareil : ils sentent pas ces courants. Du coup, ils ne savent pas y puiser la sagesse des âmes. Ils avancent à l'aveugle dans toutes leurs activités et leur vie. Ils ne sont pas connectés à cet immense source. Ils nourrissent toujours le courant de leurs expériences vécues mais c'est presque à sens unique : eux, ils ne reçoivent rien parce qu'ils y voient comme des taupes.
_ Et la taupe elle est pas sourde ! Braya l'ancêtre aux fourneaux.
Ce qu'il appelait "avoir l'intention du courant" permettait par un effort de volonté d'éveiller des savoirs intuitifs concernant une activité, un comportement, un domaine de connaissances. En se reliant au courant, on bénéficiait des expériences qui n'étaient pas les siennes sous forme semi-consciente. Et par la pratique de cet usage singulier de la volonté, il était possible de puiser de plus en plus clairement à cette banque de données.
_ Mais pour ça, faut affûter ta volonté. D'abord faut pas être aveugle. ça c'est quitte ou double, à la naissance. Après faut se concentrer sur cette sensation et repérer les courants. puis faut les suivre, les amadouer, jouer avec pour faire jaillir le savoir. ça a l'air simple mais c'est pas clair comme processus. Mais avec la pratique ça devient facile.
_ C'est prêt. Annonça laconiquement la Vieille Chasseresse.
_ Viens ! On va manger le bouillon de l'Incarnum. ça vaut pas la chair fraîche mais quand t'as les chicots pourris c'est l'idéal !
Je comprenais mieux la place que tenait l'Incarnum mais en dépit de ses analogies, certaines choses me paraissaient encore obscures : comment lui, un modeleur d'âme selon ses propres mots, parvenait-il à invoquer ces étonnants objets ou attributs évanescents ?
_ Ce qu'il faut que tu comprennes mon gars, c'est que l'Incarnum voyage partout et contient tout mais que parce que t'es né loup-garou bah t'as accès qu'aux courants des loups-garous. Moi, je suis à un degré supérieur : j'ai accès à tous les courants.
Saisissant sa corne à boire, il la plongea dans le ruisseau et la porta devant mes yeux.
_ Voilà ! ça, c'est toi. T'es une marmite pleine de flotte.
Et replongeant sa main dans l'eau, il me fit signe de regarder : il tenait sa corne droite et immergée.
_ Et ça, c'est moi. Tu vois la différence ? Je suis connecté avec le Flux des Âmes tout entier ! Toi, t'es juste dans ta soupe qui ne contient que les potentiels de ta race et de ton espèce. Tu fais ta petite tambouille personnelle mais tu ne peux pas puiser dans ce qui n'appartient pas à ta race. Tu vois cette coquille d'escargot ?
Il me montrait une coquille d'escargot vide qui était dans le ruisseau à quelques pouces de sa corne à boire.
_ Lui c'est une créature d'une autre race. La race escargot. Ben si je veux, je peux invoquer des courants de sa race. Pourquoi ? Parce que je suis connecté à toute la rivière. Tout ce qui est baigné par la Mer des Âmes est à ma portée. Potentiellement, hein. Ce n'est pas si simple.
Pour évoquer un courant propre à un autre type de créature, à un ensemble de pouvoirs ou de connaissances étrangères à ce dont sa nature le rendait capable, il devait parvenir à agréger le courant visé.
_ Comment t'expliquer ça ? Si on reprend l'exemple de la marmite, les courants on va dire que c'est les ingrédients. Les carottes de mamie, les oignons, etc... Je t'ai dit pour chaque espèce, une recette différente. Donc dans la soupe de l'escargot, il y a des ingrédients complètement inconnus de ma soupe de loup-garou. Je ne peux même pas les imaginer, tu comprends ? Ils n'existent pas dans l'espèce "loup-garou". Ils correspondent à des expériences et une sensibilité qui nous est totalement étrangère.
_ Pour aller saisir l'essence d'un courant important de l'escargot, il faut que j'arrive à reconstituer l'ingrédient. Le bouillon de l'escargot porte le goût des ingrédients de l'escargot. Par la Mer des Âmes, je peux avoir accès à son bouillon mais jamais à ses ingrédients.
_ Agréger un courant, consiste à refabriquer l'ingrédient à partir de son goût dans le bouillon.
Lorsque le modeleur d'âme était capable d'agréger un courant qui n'appartient pas à proprement parler à son espèce, il pouvait alors lui permettre de s'exprimer au sein de son individu.
_ C'est comme si je rajoutais un ingrédient qui n'était pas prévu dans la recette de la vieille. ça changerait le goût. Et surtout ça produit des effets magiques comme tu peux le constater...
Il me désignait son manteau de plumes multicolores, forgé d'Incarnum par ses pouvoirs, qui tombait en cascade le long de son dos courbé par les années.
La matérialisation était un des pouvoirs les plus mystérieux de l'Incarnum. Selon lui, les paramètres de la matière étaient codés selon les courants qui s'exprimaient au sein de l'Incarnum personnel.
_ C'est les ingrédients qui sont dans la marmite qui fabriquent le corps. Si tu ressembles à ce à quoi tu ressembles, c'est parce que t'as tel ou tel courant qui s'exprime dans ta soupe. Pour l'escargot c'est pareil : il a ses propres courants qui causent dans son corps. Si je pioche dans les courants de l'escargot, je pourrais me faire pousser un coquille ! Ha ! ha !
Et il éclata d'un gros rire gras qui s'acheva dans une quinte de toux. Il passa de l'écarlate au violet : j'eus peur qu'il me claque dans les pattes avant d'avoir achevé son explication. Après un bon moment, il reprit :
_ Le corps, l'enveloppe physique se fabrique à partir des courants, je te disais. Quand tu es un modeleur d'âme de ma compétence, tu peux voir comment que ça se produit : il existe des sortes de portes par lesquelles se forment les formes, les organes, les champs d'énergie qui composent une créature. Ces portes, c'est le lien entre l'Incarnum et le monde de la matière.
Ces "portes" étaient appelées chakras. Chez les humanoïdes, on les nommait selon leur localisation anatomique : les chakras des yeux, de la tête, de la gorge, des épaules, des bras, du cœur, des mains, des pieds et de l'âme. Il affirmait que quelque fut la forme de la créature, même des plus exotiques, ces chakras étaient toujours au nombre de neufs. Parfois, le chakra dévolu aux yeux ne produisait pas d'yeux mais d'autres sens perceptifs, le chakra des bras produisait six bras au lieu de deux, ou deux têtes au lieu d'une seule comme chez les stupides ettins.
_ Peu importe le nombre d'appendice ou les formes que ça prend, c'est toujours par ces portes que l'Incarnum fabrique la réalité matérielle. Et c'est par ces portes qu'un modeleur d'âme fabrique sa propre réalité à son tour.
Il me précisa qu'il existait un dixième chakra un peu particulier qui n'était pas à proprement parler dans le corps. Ce chakra, appelé chakra du Totem ou Porte de la Bête, n'était pas vraiment un chakra mais plutôt un canal au sein de l'Incarnum. La fonction de ce canal était plutôt d'infléchir les paramètres existants déjà dans le corps plutôt que de puiser réellement à d'autres sources. La conséquence, disait-il, était une certaine forme de régression de l'âme et de l'esprit.
_ Moi tu comprends, ça ne me gêne pas. D'abord je suis né à moitié loup donc je ne suis pas dégoûté par les bêtes. Mais y'en a des précieux qui ne supporteraient pas de voir son esprit se perdre gentiment dans une folie bestiale. Comme toi par exemple : t'aime trop te masturber le ciboulot pour supporter ça, crois-moi !
_ Jouer avec ce canal, ça te rend timbré aux yeux des autres parce que tu cogites plus comme eux, tu te comportes plus comme eux, comme tes semblables vu qu'tu laisses des courants étrangers modifier en permanence tes propres courants. Et faut savoir s'accrocher sec à ce qui te relie à tes congénères si tu ne veux pas régresser vraiment jusqu'à devenir réellement aussi con qu'une bête...
Ceux qui favorisaient ce canal étaient appelés Totemistes et étaient spécialisés dans l'agrégation de courants bestiaux. Lui-même se définissait comme l'un d'entre eux. Il me dit également que la Porte des Bêtes produisait une grande diversité de formes matérielles car la nature est dans le royaume animal bien plus diversifiée.
_ Donc, quand ça s'exprime c'est par là que ça sort. Mais après faut reboucler si tu veux que ce soit solide. Les novices, il ne savent pas reboucler parce que leurs chakras ne sont pas mûrs. Si tu ne reboucles pas, c'est à moitié matérialisé seulement.
_ C'est comme que si tu verses de l'eau mais que t'as rien pour la contenir. T'arrose ouais mais ça se disperse et disparaît dans le sol. C'est juste une fontaine qui ne s'arrête jamais de couler, y'a rien de solide, rien de stable. Reboucler, c'est quand que tu mets ta corne à boire en-dessous : ça se remplit, ça ne se barre pas. ça devient stable.
Ce qu'il appelait "reboucler", portait également le nom de "liaison au chakra". Selon lui, ceux qui pouvaient voir ces chakras disaient que la forme de ceux-ci changeaient en fonction des aptitudes du modeleur d'âme. Un individu inapte à pratiquer la magie de l'Incarnum possédait des chakra ternes et recroquevillés sur eux-mêmes. Chez un modeleur d'âme, les chakras étaient brillants et ressemblaient à de petits tourbillons. Si le modeleur d'âme était suffisamment doué pour pratiquer une liaison au chakra, alors ce tourbillon changeait d'orientation : son centre se tournait vers le dehors au lieu de pointer vers le dedans.
_ Quand tu reboucles par contre ça fout le bordel avec la magie. Parce que tu bouches complètement l'entrée et la sortie de la porte. C'est pour ça que je dis reboucler, moi et pas lier au chakra. Je trouve que ça parle pas comme image. Et j'aime bien que ça parle. Hé !
_ Les objets magiques, tu vois ? comme ce collier, dit-il en tirant sur son amulette, bah ça exploite aussi les portes, les chakras. C'est par là que la magie va pouvoir marcher. Je connais bien comment que ça marche, tu sais. Même si je ne suis pas magicien.
La magie selon lui exploitait également l'Incarnum. Un sortilège reposait sur des connaissances et des expériences. Souvent, les mages ne faisaient que se transmettre des sortilèges inventés de longue date. Rares étaient les magiciens qui forgeaient de toute pièce leurs propres sorts. Quoi qu'il en soit, il était évident que les sorciers utilisaient des éléments épars qu'ils réunissaient pour produire un effet. Cela faisait penser aux courants dont me parlait ce Vieux Chasseur : un mage utilisait des gestes, des mots, des composantes reposant sur des connaissances poussées qu'il amalgamait à travers la Toile et sa magie pour tisser l'effet escompté. Forcément, si je suivais correctement sa logique, la magie du sorcier allait tirer sur ces fameux courants pour matérialiser des effets...
Selon Frère Béhémoth, cet art puisait amplement ses sources dans les courants de l'Incarnum. Et la preuve irréfutable selon lui était que lorsqu'il rebouclait un chakra, les objets magiques n'avaient plus aucun effet sur lui à travers ce chakra. La magie des talismans devait à l'évidence, tirer et infuser son pouvoir par l'intermédiaire de chakras libres et disponibles.
_ Maintenant, faut que je te parle des amalgâmes, petit. Ce que cherche un vrai modeleur d'âme c'est ce qui donne tout un tas de trucs fantastiques. Pas une coquille d'escargot qui sert à rien, tu t'en doutes. Hé ! Ce qu'on fait, c'est qu'on agrège pleins de courants entre eux et qu'on les matérialise par les portes. C'est ça qu'on appelle un amalgâme. Parce qu'on mélange tout ça à notre sauce et que ça produit des trucs bizarres.
_ Faut que tu saches que dans les courants d'Incarnum, y'a aussi des courants pour les modeleurs d'âmes. Tu peux agréger des courants n'importe comment si t'es doué mais c'est très difficile. Par contre, c'est beaucoup plus facile de trouver les courants des modeleurs d'âme et de piller leurs expériences en la matière. C'est comme marcher dans la brousse et courir sur le sentier : y'en a un c'est le brodel l'autre c'est bien net.
Il avait pu confirmer cela en rencontrant d'autres modeleurs d'âme de son acabit : certains modelaient les mêmes amalgâmes que lui sans qu'ils se soient nullement consultés. Et hormis quelques différences légères, les fondements étaient clairement les mêmes.
_ Les âmes de ceux qui savent faire mumuse avec les amalgâmes accumulent du pouvoir. C'est comme si elles devenaient plus brillantes, tu vois ? La tienne elle est toute bleue-grise, terne et sans vigueur. La mienne, elle brille d'un bleu fort ! Une fois j'en ai croisé un qui brillait tellement fort que j'ai failli m'évanouir à regarder son essentia ! C'était pas un gaillard à enquiquiner, tu peux me croire !
Cette intensité était nommée par les modeleurs d'âme, l'Essentia. Elle semblait croître à mesure qu'ils se familiarisaient avec la maîtrise des courants et enrichir leur Incarnum personnel.
_ Tu t'en sers pour vivifier les courants que tu veux : ça fait que tes amalgâmes, ils deviennent plus forts, plus réels...
Ils étaient capable d'infuser la puissance de leur âme dans leurs constructions matérialisées appellées amalgâmes. Cela se nommait investir l'amalgâme avec son Essentia.
_ Voilà, tu sais tout. Maintenant fiche-moi la paix, c'est l'heure de la sieste ! L'âme d'une rêveuseA son contact, je compris un peu mieux ce que le Vieux Chasseur avait voulu m'expliquer quelques années auparavant.
Elifern, car c'était ainsi qu'elle se nommait, était à l'évidence faite du même bois que Frère Béhémoth. J'ignorais si elle maîtrisait cette fameuse Porte de la Bête mais il était clair qu'elle évoluait avec aisance sur des pistes qui n'étaient pas faites pour les humains. A l'instar du Vieux Chasseur, ses yeux dégageaient une lueur singulière de ce bleu azur omniprésent dans tout ce qui se rapporte de près ou de loin au pouvoir mystérieux de l'Incarnum. Et son esprit semblait envahi par la bestialité, ce qui ma la rendait appréciable. Je me rendais bien compte que ce n'était pas naturel.
Était-ce là l'effet de la Porte des Bêtes qui vous aliénait l'humanité comme le prétendait le vieux loup ? Allait-elle régresser jusqu'à devenir comme ses chiens, une bête sans cervelle ?
Je la regardai dormir et s'agiter doucement sur sa natte : était-elle en train de rêver ? Elle m'avait avoué sans préméditation que c'était durant des rêves qu'elle avait appris à "sentir les bêtes". Par des discours lapidaires, je reconstituais ce qu'avait été sa vie passée, inextricablement liée à celle des chiens de son clan : l'ensemble de ses relations sociales s'était longtemps restreint à ce contact canin. Elle se montrait violente et agressive envers les enfants humains tandis qu'ils le lui rendaient bien : j'eus plaisir à l'entendre me conter quelques épisodes brutaux et sanglants de son histoire enfantine.
Au cours de ses phases oniriques, m'avait-elle dit, qu'elle passait emmitouflée sous les fourrures des chiens de chasse, son affinité avec les animaux s'était développée. Elle rêvait comme une bête au sein de sa meute. Elle partait en chasse, courait et tuait des proies. Dans ses songes elle avait quatre pattes, elle ne parlait pas et ne pensait pas...
Je m'interrogeais sur le rapport entre l'inconscient et l'Incarnum... Frère Béhémoth n'avait-il point dit que les courants d'Incarnum étaient la plupart du temps semi-conscient chez les novices ? Ces courants semblaient parvenir à ma jeune amante par les tréfonds de son inconscient, se parant de manifestations oniriques, symboliques et sensibles. Elle m'avait révélé qu'elle avait rêvé ainsi, en fille du royaume animal, durant toute son enfance. Ce n'était que plus récemment, dans sa vie de femme et de mère, que ses rêves avaient pris des traits plus humains. Elle était réticente à aborder cette dernière partie de sa vie. Que s'était-il passé pour qu'elle refuse d'en parler ? Je pressentais un conflit majeur...
Le don de l'Incarnum semblait s'insinuer par le rêve, le modelant à son profit et modifiant subtilement l'équilibre intérieur ce qui finissait par produire des effets visibles dans le monde réel, le monde éveillé. Elle me conta la première fois qu'elle avait senti la rage l'envahir :
Elle était alors encore très jeune. Au retour d'une chasse, l'un de ses complices canins avait été blessé par les défenses d'un sanglier. Le chasseur qui le ramena au chenil manqua de délicatesse, frustré probablement d'être rentré bredouille. Un mauvais coup de botte avait fusé devant les yeux choqués d'Elifern. Elle s'était sentie portée par une férocité démesurée et avait foncé tête baissée sur le chasseur en grognant comme un animal. Haute comme trois pommes, elle avait pourtant projeté le gaillard à cinq pieds en arrière et lui avait brisé quatre côtes au passage. C'est alors qu'elle avait vu la peau de ses bras, de ses mains, de sa poitrine... tout était bleu !
Elle décrivait cet état comme certains cas de possession qui m'avait été donné d'observer : il s'agissait d'une perte de soi, une aliénation au profit d'un esprit étranger. Celui d'une bête dans son cas. Elle me dit qu'elle se sentait alors plus vivante que jamais, ses sens décuplés par les forces de l'Incarnum mais qu'elle ne parvenait plus à se contrôler. On l'avait brimée dans ses années d'adolescente et de jeune femme : elle avait dû réprimer ses furieuses colères. Et pendant toute cette période où elle s'était comportée en humaine, la rage bleutée avait totalement disparue. Ce n'était que récemment qu'elle était réapparue...
Quel était le rôle de cet épisode initial riche en émotion dans l'apparition du pouvoir dans son monde éveillé ? L'émotion était-elle la clé pour matérialiser l'inconscient dans le conscient ? Au prix de sa propre conscience ?
Si l'on comprenait bien le lien à l'émotionnel en ce qui concernait ce pouvoir d'enragée, je m'interrogeais au sujet de son tatouage qui n'en était pas un. Mettre de l'ordre dans ce qu'elle daignait livrer d'elle-même était une gageure : par bribes néanmoins, je parvins à la conclusion que l'apparition de sa rage sauvage était antérieure à celle du tatouage. Il était apparu lorsqu'elle fut assez âgée pour être emmenée lors des chasses. On comptait apparemment sur elle pour guider les chiens. L'évidence me sautait aux yeux : la nécessité de se faire obéir avait été la cause de l'existence du tatouage et de ses pouvoirs.
C'était cohérent : un courant d'Incarnum latent enlaçant langoureusement un inconscient qui s'était rendu disponible à lui. Un évènement déclencheur dictant la nécessité de l'expression consciente de ce courant... cela correspondait à ce que m'avait dépeint le Vieux Chasseur.
Une fois que le chemin vers le pouvoir était tracé, le passage de l'inconscient au conscient irrémédiablement franchi, cela facilitait-il l'expression du pouvoir ? Était-ce le premier pas matérialisé par cette fureur d'azur qui avait permis la manifestation du second, le tatouage serpentin ?
Je me perdais en conjectures : si l'on prenait en considération le fait que c'était les évènements qui déclenchaient l'apparition du pouvoir, il y avait fort à parier que si la nécessité devenait particulièrement oppressante, d'autres talents encore insoupçonnables surgiraient en elle.
Elle remua encore sur la natte : de quoi rêvait-elle à présent ? Se préparait-elle des ailes à sortir le jour d'une mauvaise chute ? Se ferait-elle pousser des crocs pour déchiqueter la viande trop dur d'un grand cerf ?
Un œil s'ouvrit, malicieusement : elle glissa une main caressante sur ma peau et m'attira tout contre son corps. Je me perdis en elle...
Elle me quitta au petit matin, sans se retourner. Sans raison, sans regret. Je ne la reverrais jamais plus. C'était ainsi : l'impulsion du moment chez une créature sauvage et impétueuse...
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